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SAISON 0708

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Trente-cinq jours ouvrables / Eric Pessan

EN RESIDENCE

En 2006-2007, Eric Pessan a passé plusieurs semaines, sur le temps d’une saison, à résider, écrire, rencontrer des publics, à la Maison Gueffier.

Trente-cinq jours ouvrables.

Endroit où l’on a dormi : le studio, esplanade Jeannine Mazurelle, coincé entre le Manège et la maison Gueffier, juste en face de la médiathèque, masqué aux regards par un petit square pompeusement dénommé Jardin des Latitudes. Une cuisine-bureau avec tout le nécessaire hormis une cafetière en état de marche, un long couloir avec – à droite – l’entrée de la salle de bain-w.c. minuscule, un escalier métallique enroulé au bout du couloir qui mène à une mezzanine où le lit occupe quasiment toute la place. J’oublie un placard, au pied de l’escalier, dont l’une des deux portes masque le ballon d’eau chaude. Trente-cinq nuits dans ce studio, plus que dans n’importe quelle chambre d’hôtel, moins que dans n’importe quel appartement où j’ai précédemment vécu.

Ecrire. Rencontrer des lecteurs. Rien d’autre.

Je suis en résidence. Une semaine par mois, entre novembre et juin. Trente-cinq jours ouvrables, au total.

Une heure de route entre le village où j’habite et le studio où l’on me loge. Je pourrais sans doute raccourcir ce trajet mais j’ai l’impression qu’il contribue à l’immersion. Volontairement, je n’emprunte que des petites départementales, esquivant l’autoroute, ne pouvant – à mi-chemin – éviter de rejoindre la trop large D937.

La première nuit, la femme est sur le banc, juste sous la fenêtre de la petite cuisine. Voûtée, des sanglots pleins sa bouche muette. Elle pleure une grande partie de la nuit, ses yeux tournés vers l’intérieur.

La Roche sur Yon, j’étais heureux que l’on m’y invite. Cela fait un déplacement. Etre hors cadre, hors de chez soi, hors de ses préoccupations habituelles.

[novembre] La première semaine, deux fois par jours, Christophe joue sur la scène du Manège le rôle de Pierre. C’est Nicole qui a porté à bout de bras ce projet : adapter un de mes romans à la scène. C’est la première fois que je vois un comédien s’emparer de mes mots, en faire son corps. Il y a Pierre Augustin, aussi, qui fabrique des visages de plâtre que Christophe réduit en poudre à chaque représentation.

Le théâtre s’intéresse à moi. Je décide que, de semaine en semaine, j’écrirai du théâtre. Avec une règle du jeu : je ne touche pas au manuscrit en dehors de mes séjours à la Roche sur Yon.

Un grand cri, c’est la femme de ménage qui m’aperçoit dans les bureaux de la maison Gueffier, il est 7h du matin. La cafetière du studio ne fonctionne pas, j’explique en m’excusant, je me fais couler un café.

Un bureau est disponible à l’étage de Gueffier, je m’y installe parfois, salue les gens qui travaillent là. Drôle d’impression que d’avoir un bureau au sein d’une équipe, comme l’illusion du salariat.

Au début, c’était très clair, je voulais écrire un texte sur les espoirs que les parents font porter à leurs enfants. Sur tout ce que l’on projette, même sans le vouloir, sur nos propres enfants. Ensuite, évidement, en cours d’écriture, il y a toujours cet instant où je perds tout de vue, à commencer par le propre sujet du texte.

Depuis plusieurs nuits, deux hommes dorment par terre dans le petit parc, ils s’installent à la tombée de la nuit, l’un possède un duvet, l’autre une couverture de laine grise. Je me demande où est passée la femme.

Un grand cri, c’est le mien. J’étais occupé à écrire à la table du studio, j’ai relevé la tête. Un visage hirsute m’observe par la petite fenêtre. Depuis combien de temps ?

La femme de ménage, une autre, entre à 7h dans le studio et commence le ménage. Je m’enroule dans la couette pour lui dire que le studio est habité cette semaine.

[décembre] Conversation avec les morts. Depuis plusieurs semaine je relis frénétiquement Henri Michaux, découvert voici une quinzaine d’année et trop vite délaissé. Ce que je retrouve dans ses livres m’emplit tout entier. Je sais que je ne perdrai plus de vue ce compagnon-là.

Le studio. Mon espace intime de résidence est un espace public pour celles et ceux qui travaillent ici.

Rien écrit encore, mais des questions, des questions. La voix, par exemple : comment faire parler des personnages de théâtre. Une langue trop sophistiquée est artificielle. Une langue trop simple est banale.

Lorsque les clochards ne dorment pas dans le parc, des jeunes s’installent sur les bancs. Ceux-là sont bruyants, se provoquent, s’insultent amicalement, rient, crient.

[janvier] Je passe la semaine à corriger les épreuves d’un roman qui paraîtra cette année. Nez dans le texte. A lire et relire chaque phrase pour traquer les incorrections, les fautes. A tenter l’impossible : avoir un rapport purement grammatical au texte.

Première lecture en public du roman qui paraîtra dans deux mois. Je choisis mal mon extrait, butte sur chaque mot, m’empêtre dans mes explications, m’englue dans la confusion.

D’un ensemble de notes qui n’ont jamais eu d’autre but que d’être des balises sur le chemin de l’écriture, les étudiants du conservatoire théâtral tirent un jeu subtil sur l’équilibre et le déséquilibre des corps. Le théâtre me rejoint là où je le pensais improbable.

Immersion totale, certains jours je ne vois personne, redécouvrant l’absolue solitude.

[mars] Questions de théâtre, encore. Jusqu’où peut-on créer une fiction en théâtre ? Où laisser des ellipses ? Où ménager les espaces qui seront investis par un potentiel metteur en scène et par de potentiels acteurs ?

Deux hommes se sont battus cette nuit. Cris brefs. Insultes. Querelle de territoire ? Je vérifie : plus personne dans le parc. Le calme jusqu’au petit matin.

L’un des hommes qui dort parfois à l’abri du parc passe ses journées à l’entrée de la grande librairie, tendant sa main à ceux qui entrent et qui sortent. On se reconnaît et se salue d’un geste.

[avril] Par jeu et pour boucler la boucle, je cache une citation d’Henri Michaux dans le texte de la pièce que je suis en train d’écrire.

Le jeune homme est mal à l’aise, il bouge sur sa chaise, attend longtemps comme s’il souhaitait s’éviter de parler, n’y tient plus et dit que j’ai écrit dans mes livres ce qu’il ne peut s’empêcher de penser dans sa tête. S’en suit une longue discussion sur la fiction.

Trois nuits sans personne dans le parc, pourtant il ne pleut pas, les températures s’adoucissent. Où sont-ils ?

Peu à peu, au fil des semaines, il m’arrive de plus en plus souvent de rencontrer des gens que je connais dans la rue. Le dépaysement déjà s’estompe.

[mai] J’ai enfin un titre pour la pièce, je l’ai trouvé dans un recueil de martyrologie orthodoxe. Souffre mon fils, dit la mère de Saint Méliton, alors que son fils allait être brûlé vif après avoir passé la nuit, nu, sur un lac gelé et avoir eu les jambes brisées à coups de bâtons. Souffre encore cet instant qui te reste pour remporter la palme du Martyre, et me rendre ainsi la plus heureuse et la plus contente des mères. La pièce se nommera donc : La plus heureuse entre toutes les mères.

Sous l’œil mi-effrayé mi-amusée de deux jeunes femmes qui travaillent ici, un homme se place devant la porte vitrée, déboutonne sa braguette et pisse longuement sur le banc. L’homme repart en titubant, trop ivre pour avoir remarqué ses spectatrices. Une heure plus tard, un autre homme s’installera sur ce même banc pour y passer la nuit.

Souvenir de conversations avec des scolaires : combien de pages écrivez-vous par jour ?
Réponse après trente-cinq jours ouvrables de résidence : une page et deux tiers.
La bonne vieille logique de la productivité appliquée là où elle n’a rien à faire.

Me retournant brusquement sur mon texte en cours d’écriture, je me rends compte que ça ne va pas. Ce n’est pas ça. Il faut détruire, la plus grande partie, ne conserver que certains noyaux. Tenter d’appliquer à moi-même ce que je répète aux participants des ateliers d’écriture : ne pas se contenter d’avoir écrit, mais réécrire, encore et encore, reprendre le texte, le remettre en question. Ecrire est un travail à défaut d’une profession.

Un vertige : je n’ai pas écrit ce que j’aurais dû écrire. Ça ne marche pas. Depuis août dernier, j’ai finalisé un texte polyphonique (dépouilles), j’ai publié un roman (Cela n’arrivera jamais), j’ai écrit une fiction qui sera produite à l’automne par France Culture (La Grande enseigne), j’ai écrit un texte sur le travail d’une peintre (Par les Collines), j’ai écrit un texte avec un photographe (L’eau par-dessus). Pourquoi ai-je donc voulu ajouter un texte de théâtre à tout ça ? Il faut que je reprenne tout, calmement, lentement. Faire les choses dans l’ordre. M’occuper de dépouilles, ce texte dont personne ne semble vouloir et auquel je crois. L’accompagner, tenter de lui trouver un aboutissement.
Trouver des moyens de publier les deux autres textes aussi, celui avec la peintre, celui avec le photographe.
Arrêter de courir, toujours.

[juin] Oser ça : dire, à la toute fin de ma résidence, que je ne suis pas prêt, que la pièce promise attendra parce qu’il n’est pas encore temps, pour moi, de l’achever.

Juin 07 – Eric Pessan


Le Grand R – Saison 16/17

Scène nationale
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